Les Murs noirs avec stick4 de couv _ Les Murs noirs

Lyon, quartier d’Ainay, première moitié du 20ème siècle. L’Établissement de Charité pour Jeunes filles incurables, créé dans les années 1820 par Mademoiselle Adélaïde Perrin dans le louable dessein de « recevoir, soulager et entretenir » les infirmes les plus démunies, abrite derrière sa masse imposante un univers bien mystérieux.

Qui sont ces fillettes ou ces adolescentes qui disparaissent sitôt refermée derrière elles la lourde porte en bois de l’édifice ? De quoi souffrent-elles ? Et surtout, quel sort connaitront-elles entre ces hauts murs noirs qui semblent les avoir avalées à jamais ?

Alice, Danielle, Gabrielle, Gisèle, Odette, Paulette, Renée et bien d’autres font partie de ces « jeunes filles incurables » internées dans cette institution alors qu’elles n’étaient encore que des enfants. Elles n’en sont depuis jamais parties, c’est le monde extérieur qui a changé : leur parole est aujourd’hui réhabilitée. Il y a quelques années, ces dames d’un âge respectable ont accepté de se confier lors d’ateliers mémoire mis en place par le directeur de l’Association. Sans pathos, avec un sens inné de l’humour, elles ont raconté leur vie de jeunes filles : leurs angoisses, leurs larmes, leurs détestations mais aussi leurs rires, leurs joies, leurs affinités. Leur parole a permis de retracer leur quotidien et de mesurer le chemin parcouru par la société : l’époque de leur enfance n’était pas tendre avec ceux et celles qu’elle nommait alors les « anormaux médicaux ».

« Les Murs noirs » retrace la vie de femmes extraordinaires qui, malgré le handicap, malgré l’injustice, malgré la pauvreté, ont su trouver tout au long de leur existence la force de rebondir, de résister. Ensemble, elles ont développé des valeurs d’entraide, de solidarité, d’amitié. À celles qui se sont éteintes depuis peu, à celles qui continuent à goûter aux nombreuses distractions et activités qui leur sont désormais proposées, ce livre se veut un vibrant hommage.

Sylvie Callet

Extrait :

Gravés dans la pierre

« À l’ombre de l’antique clocher d’Ainay, un monument d’une masse imposante s’élève dans le vaste quadrilatère que circonscrit au sud la rue des Remparts, à l’ouest la rue de l’Abbaye, à l’est la rue Adélaïde Perrin, au nord la rue de Jarente. Sur la rue de Jarente s’ouvre l’entrée principale de l’édifice. La porte est illustrée, dans sa frise supérieure de cette inscription : Établissement de charité, et au-dessous dans la courbe de l’archivolte : Fondé en 1819 par Adélaïde Perrin, pour les jeunes filles incurables… » 

                                                                                              Sainte-Marie Perrin, mars 1910[1]

Lyon, le 3 janvier 1945

La lourde porte en bois s’entrouvre timidement pour laisser passer deux jeunes filles, deux sœurs âgées respectivement de 18 et 16 ans. Avant d’entrer, elles ont aperçu ces quelques mots gravés dans la pierre : « jeunes filles incurables ». Elles ne connaissent pas le sens de l’adjectif, pourtant il les a fait frissonner. La porte se referme, Alice et Paulette se retrouvent sous les voûtes d’un cloître obscur dont l’atmosphère silencieuse contraste avec l’agitation de la rue. Elles ignorent où elles se trouvent, ce qu’elles viennent faire ici, combien de temps elles y resteront. L’aînée vient d’être renvoyée de la Providence, l’orphelinat de Tarare, pour cause de limite d’âge ; la cadette l’a suivie pour ne pas la laisser seule. On a décidé de les placer ici, dans cet endroit inconnu, loin de leur ville natale où elles étaient tentées de fuguer pour rejoindre leur mère. Leur père est décédé en 1943, et sa veuve est trop pauvre pour subvenir aux besoins de ses filles, malgré l’aide des dames de France qui, une fois par jour, distribuent une assiette de soupe aux nécessiteux.

Paulette, la cadette, retient une forte envie de pleurer. Elle pense à sa pauvre maman, si seule dans sa maison de Tarare. Sûr qu’elle n’aurait pas voulu que ses enfants se retrouvent dans ce sinistre endroit ! En serrant contre elle son petit baluchon qui contient tout son bien, elle examine les lieux avec effroi : « Les murs étaient tellement noirs, j’ai cru que j’entrais dans une prison »,  se souvient-elle, 59 ans plus tard.

La longue silhouette noire qui balaye le parloir achève de l’affoler. Sur ses joues, les larmes coulent. Elles couleront tous les jours pendant un mois. Pour calmer la jeune fille, les religieuses qui l’ont accueillie lui promettent qu’elle et sa sœur pourront partir dès qu’elles auront appris à bien travailler. L’adolescente se résigne bon gré mal gré, dans l’attente de cet heureux jour où elle ira retrouver sa mère – elle sait que celle-ci caresse le rêve de la marier.

Mais on en a décidé autrement. Les jeunes filles ignorent tout de la demande d’admission les concernant, envoyée quelques mois auparavant par une religieuse de la Providence à la Mère supérieure des incurables. Motif invoqué : les deux sœurs  présenteraient « une certaine instabilité… des troubles de caractère… nécessitant une admission dans un établissement spécialisé pour traitement et redressement ». Une lettre qui scelle le destin d’Alice et de Paulette. Intention louable d’arracher les deux jeunes filles à une pauvreté certaine ? Abus de pouvoir ? Toujours est-il que les adolescentes ne rentreront jamais chez elles. C’est désormais à l’écart du monde et des hommes, sous un unique carré de ciel, qu’elles devront vivre leur vie de femme.

À l’ombre des murs noirs.

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[1] Sainte-Marie Perrin, neveu d’Adélaïde Perrin et architecte, construisit la chapelle attenante à l’établissement des Incurables en 1898.