Extrait de la nouvelle "Retour aux sources" prix spécial de la ville de Déols, publiée dans le recueil En chemin :

"Des nuages sans grande envergure se défaisaient dans le ciel boudeur et flottaient en suspens, tels des bouts d'écharpes détricotées, au-dessus des barres rocheuses couleur de craie. Il avait plu la veille, le mistral qui dépoussière l'air, estourbit les têtes et fait resplendir l'azur avait déserté pour l'heure le littoral méditerranéen et la température, inhabituellement basse pour un mois de mai, rendait muettes les cigales mâles paralysées par la fraîcheur ambiante.

Nelle cheminait en silence sur la route qui mène aux collines du Garlaban. Délimités par des barrières en rondins de bois, les bas-côtés de la chaussée, roussis par des aiguilles de pin, dégageaient une légère odeur de fumé. Elle avait dépassé des champs d'oliviers et d'abricotiers, des plantations de figuiers de barbarie aux raquettes bleutées et aux épines acérées, un bassin d'eau brunâtre empli de poissons rouges qui zigzaguaient en tous sens et aussi des murets de pierres sèches et des clôtures de canisses tressées qui dissimulaient partiellement des maisons aux volets bleu lavande ou vert olive. Bientôt, les fragiles coquelicots à collerette écarlate cédèrent la place aux grappes de valériane rose magenta et, poussés dans la rocaille, apparurent les premiers cistes cotonneux au cœur d'or et aux pétales mauves froissés comme du papier de soie – les fleurs préférées de Nelle avec l'aphyllante de Montpellier dite aussi bragalou, des petits œillets bleus à l'esthétique délicate qui affectionnaient comme elle la croûte cagneuse de la garrigue.

Nelle s'arrêta quelques secondes pour humer un buisson de genêts dont les tiges dressées vers le ciel semblaient être couvertes d'ailes de lumière, des papillons jaune vif prêts à s'envoler à la moindre alerte. Elle avait laissé plus bas son fils Romuald avec Paul, dit « papou », le père adoptif de l'enfant. Après être montés tous les trois jusqu'à la Bastide Neuve où Marcel Pagnol avait vécu, le grand et le petit homme étaient redescendus jusqu'au cimetière de la Treille où reposait l'écrivain marseillais. Bien qu'il l'ait déjà, à l'aller, photographiée sous toutes ses coutures pour illustrer son devoir du moment dont le thème était « En chemin avec un écrivain », l'enfant avait souhaité retourner voir la tombe de Pagnol, séduit par les personnages en céramique figurant César, Panisse, Monsieur Brun et Escartefigue qui trônaient sur la dalle en pierre de Cassis, au milieu des bouquets colorés de fleurs artificielles. Il souhaitait également recopier la citation latine de Virgile gravée sur la tombe du romancier en guise d'épitaphe : « Fontes, amicos, uxorem dilexit » que son papou lui avait traduite sur-le-champ grâce à Google : « Il a aimé les sources, ses amis, sa femme ». Paul et Romuald s'étaient alors amusés à imaginer leur propre épitaphe construite sur le même modèle. Paul, qui espérait toujours que Nelle lui dirait « oui » un jour, avait proposé : « Il a aimé le vin, sa femme et son fils ». Pour Romuald, un peu plus de 9 ans, féru tout autant de mangas que de romans jeunesse : « Il a aimé les livres, sa maman et son papou ». Nelle avait plissé les yeux puis elle avait qualifié ce jeu de l'épitaphe d'un peu glauque et s'était tue. Ses deux hommes n'avaient eu droit qu'à un sourire censé les rassurer mais qui avait en fait levé chez eux une inquiétude sourde ; ce même sourire lointain noyé de brume qu'elle opposait aux fréquentes demandes en mariage de Paul [...]"

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